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Fouad Chafik, itinéraire d’un homme patient

Passé pro à 25 ans bien tapés, titulaire d’un BAC +5, engagé auprès d’associations luttant contre la précarité : incontestablement, Fouad Chafik fait partie de ces footballeurs atypiques, passés par les méandres du monde amateur plutôt que par les fourches caudines des centres de formation, que le DFCO s’est fait une spécialité de révéler au grand jour. C’est aussi un joueur dont la carrière résonne toujours des mêmes mots : travail, patience, sérieux et volonté. De l’ASF Pierrelatte à l’élite du foot français, portrait d’un joueur encore trop méconnu, grâce à la complicité de ceux qui l’ont bien connu.

26 janvier 2019. 22e journée de Ligue 1 au stade Gaston Gérard. 24e minute de jeu. Un ballon reçu côté droit. Un crochet pour repiquer dans l’axe. Un coup de rein pour laisser sur place Fodé Ballo-Touré. Une accélération et un extérieur du pied magique, qui transperce l’arrière garde monégasque. Au bout, une passe décisive lumineuse pour l’ouverture du score de Chang-hoon Kwon. L’action de Fouad Chafik lors de la première mi-temps du match crucial entre le DFCO et l’AS Monaco illustre tout ce que l’on attend d’un latéral moderne : vitesse, technique, surnombre offensif et geste décisif. Des qualités que l’international marocain n’a pas attendu de fouler les pelouses de Ligue 1 pour démontrer.


A l’ASF Pierrelatte, entre foot et études

Sous les couleurs de l’ASF Pierrelatte, club de sa ville natale, où il commence à jouer dès l’âge de 6 ans, il affiche déjà les mêmes dispositions. Patrice Lovichi, à l’époque éducateur des U11, se souvient d’un garçon « fin et élancé », qui brillait par ses qualités de « vitesse, de conduite de balle, de positionnement et de sens du jeu ». Un profil prometteur déjà, dès les premières années. Quant à savoir pourquoi de telles aptitudes n’ont pas tapé dans l’œil de quelque superviseur d’un centre de formation, le doute persiste. La volonté d’assurer son avenir en n’hypothéquant pas ses chances de mener à bien des études poussées, sûrement. Un profil peut-être un peu trop discret aussi, sans doute, à une époque où Youtube et ses florilèges de compilations de « skills » n’existaient pas. « Son plaisir, c’était avant tout de jouer au ballon », évoque Patrice Lovichi, « et il n’en faisait pas plus que nécessaire pour se montrer ». Un gamin calme, intelligent, qui recherche le plaisir du jeu plus que la reconnaissance ou le prestige. Et que le club de Pierrelatte est ravi de compter dans ses rangs.


Après un passage de deux ans à l’US Montélimar en U17, Fouad Chafik revient au bercail et intègre l’équipe senior (où il retrouve Patrice Lovichi, comme coéquipier cette fois), qui évolue en PHR sous les ordres de Pascal Pauleau. Au diapason de son collègue, celui-ci décrit son ailier droit comme un joueur « offensif, très rapide et bon techniquement » et qui, au-delà de ses capacités footballistiques, se distingue par une mentalité irréprochable. « Un gamin très respectueux, un ange ». Les pieds sur terre également, toujours. Car le retour du jeune Fouad à Pierrelatte est avant tout motivé par sa volonté de poursuivre ses études, auxquelles il attache beaucoup d’importance. « Quand on partait en déplacement en bus pour les matchs, il avait toujours ses affaires de cours avec lui pour travailler pendant le trajet » raconte Pascal Pauleau avec amusement.


L’AS Valence, une étape décisive

A l’issue d’une saison réussie, l’ASF Pierrelatte termine 1er de sa poule grâce à une victoire 1-0 dans le derby face à Saint-Paul Trois Châteaux, au cours duquel Fouad Chafik délivre une passe décisive. Mais la montée échappe aux hommes de Pascal Pauleau pour une histoire de cartons et Chafik décide alors de tenter l’aventure en DH, à l’US Montélimar, où il a déjà évolué. L’adaptation est rapide et ses coéquipiers sont vite conquis. « De suite, on a été impressionné par ses qualités physiques, sa capacité à prendre tout le couloir. A chaque fois qu’il avait le ballon, on se disait qu’il allait faire quelque chose » se rappelle Alexandre Robert, alors capitaine de l’équipe. « Offensivement, il était capable de tout ».


Mais là encore, le dithyrambe ne s’arrête pas au terrain. « J’ai été vraiment surpris par sa mentalité et surtout sa capacité à lier les études tout en jouant au foot à un bon niveau » ajoute son ex-capitaine. Les études, encore. Alors que la quête des diplômes et la pratique du sport de haut niveau est souvent jugée comme incompatible, le jeune Fouad prouve que tout est une question de sérieux et de volonté. Au point d’aller jusqu’à décrocher un Master en économie du sport et du tourisme. Rien que ça. Un sérieux qui n’empêche pas le jeune homme d’être vu comme « une personne toujours joyeuse et qui se fond facilement dans le collectif » comme l’évoque Alexandre Robert, qui ne tient pas rigueur à son ancien coéquipier de lui avoir un jour coûté un passage sous la roulette du dentiste. « A l’échauffement, l’un des exercices consistait à sauter épaule contre épaule. Mais comme Fouad sautait beaucoup plus haut que moi, un jour j’ai pris son épaule dans le visage et il m’a cassé un dent » se remémore l’ancien milieu de terrain en riant. Mais cela restera classé au rang des anecdotes, tant il semble difficile de se casser les dents, au sens figuré cette fois, sur un joueur tel que Fouad Chafik.


C’est bien l’avis de Fabien Mira, entraîneur de l’AS Valence (aujourd’hui Olympique de Valence), qui fera appel à lui alors que son équipe vient d’accéder à la CFA 2. Celui qui attribue beaucoup à la « super éducation » du jeune homme se rappelle d’un joueur « super à l’entraînement, un régal pour un coach ». Mais Fabien Mira n’aura pas seulement fait faire à Fouad Chafik les 49 km qui séparent Montélimar de Valence. Il est surtout celui qui l’a fait descendre d’un cran sur le terrain, pour le replacer comme latéral droit. Alors qu’il l’avait fait venir à Valence pour ses qualités de « vitesse, tant technique que de déplacement, son gros volume de jeu, son côté collectif et son goût pour les centres », l’entraîneur valentinois se rend vite compte de l’intérêt de ce repositionnement. « Fouad, je le sentais mieux quand il était face au jeu, quand il avait tout le jeu devant lui » explique-t-il, ce qui le pousse, lors d’un match amical, à aligner le jeune homme sur le côté droit de la défense. La grosse performance réalisée par Fouad Chafik à ce poste finit de convaincre Fabien Mira. « Bien sûr, il avait des carences dans le jeu défensif » explique celui-ci, « mais il a compensé par le travail et l’intelligence. Il comprenait très vite et était demandeur de conseils pour progresser ».


A la découverte du monde pro

C’est à ce poste de latéral droit que Fouad Chafik prend réellement une autre dimension. Sans perdre pour autant le sérieux qui le caractérise. « Dans tout ce qu’il faisait, c’était carré, pro » juge Fabien Mira. « Pro », justement, c’est la prochaine étape. A 25 ans, et sans quitter son Sud natal, le Pierrelattin signe enfin son premier contrat professionnel, en endossant la tunique violette et blanche du FC Istres, pensionnaire de Ligue 2. Un saut de trois divisions dont il ne fera qu’une bouchée. En effet, sous les ordres de José Pasqualetti, il dispute l’intégralité des 41 matchs de son équipe (38 en Ligue 2, 2 en de Coupe de France, 1 en Coupe de la Ligue). Certes, il n’inscrira qu’un but et ne délivrera pas de passe décisive, mais une telle performance est amplement suffisante pour valider avec les honneurs son passage dans le monde professionnel. Et lui valoir d’atterrir sur les tablettes de l’AS Saint-Etienne, qui ne concrétisera finalement jamais son intérêt. Qu’importe, Chafik enchaîne une deuxième saison pleine avec Istres, où il ne loupe que 3 matchs de Ligue 2 et reçoit même le brassard de capitaine face à Arles-Avignon.


Si ses bonnes performances ne lui permettront malheureusement pas d’empêcher la relégation du FC Istres en National, elles lui serviront à rebondir en rejoignant le Stade Lavallois. Le coach mayennais, Denis Zanko, connaît déjà le joueur pour l’avoir vu évoluer sous les couleurs d’Istres et pour avoir pris des renseignements après de son ami Fabien Mira, coach de Fouad Chafik à l’AS Valence. Ainsi, lorsque se pose la question du remplacement de Gaëtan Belaud, parti à Brest, la réponse est toute trouvée. « Ça a sonné comme une évidence » confie l’actuel directeur du centre de formation du Toulouse FC. Attiré par « son gros volume de jeu, sa capacité à apporter le surnombre et sa générosité sur le terrain », le technicien lavallois reconnaît certes que le joueur était « perfectible, notamment dans l’alignement, tout ce qui était couverture, fermeture etc. ». Mais là encore, l’état d’esprit de Fouad Chafik s’avère un atout précieux. « C’était quelqu’un de curieux, qui avait envie d’apprendre. Il y avait juste parfois à canaliser son énergie » explique Denis Zanko, qui loue par ailleurs « un état d’esprit exceptionnel ». « Quand on est coach, on rêve d’avoir des joueurs comme ça. Tout est simple avec lui » résume l’ex-entraîneur du Stade Lavallois.


D’ailleurs, si cet état d’esprit est indissociable de la personnalité même de Fouad Chafik, son parcours atypique par le monde amateur y a aussi sa part. Pour Denis Zanko, « la grande différence (avec des joueurs issus du schéma classique par les centres de formation), c’est que malgré son âge, il arrivait frais, pas du tout aigri ou désabusé. Il savait d’où il venait ». Une attitude positive qui en fait quelqu’un de très apprécié dans le vestiaire et par le public lavallois. Et sur le terrain, son entente dans le couloir droit avec Anthony Gonçalves et Antony Robic est parfaite, participant à la bonne forme du Stade Lavallois, qui finit notamment 8e lors de la saison 2014/2015. Cette saison-là offre d’ailleurs à Fouad Chafik une reconnaissance supplémentaire. Au mois de juin, il est convoqué pour la première fois avec la sélection nationale du Maroc, à 28 ans et presque 8 mois. Sur le tard, certes, là encore. Mais en parfaite adéquation avec sa patience et la progression étape par étape de sa carrière.


L’élite en rouge

La suite, vous la connaissez. Le 23 juin 2016, il signe un contrat de 2 ans avec le DFCO, tout juste promu en Ligue 1. Un an, 27 matchs et une passe décisive plus tard, il prolonge de 2 ans son bail avec le club dijonnais. Depuis le petit club de district de l’ASF Pierrelatte jusqu’à l’élite du foot français et à la sélection marocaine, Fouad Chafik a parcouru un sacré chemin. Mais ni le fait d’affronter Neymar, Cavani ou Falcao, ni le fait de participer à la Coupe d’Afrique des Nations (sur le banc, certes, mais quand même) n’ont changé l’homme et ses valeurs. L’altruisme dont il a fait preuve lorsqu’il évoluait dans le monde amateur, c’est désormais au niveau associatif qu’il le déploie, en parrainant deux associations : Aider & Agir Dijon, qui vient en aide aux personnes en grande pauvreté au niveau local et international, et Caravanes Solidaires, qui apporte une aide humanitaire aux populations les plus démunies de par le monde. Le numéro 26 du DFCO n’oublie pas non plus ses racines. Il retourne régulièrement dans sa ville natale et n’hésite jamais à donner un coup de pouce à l’ASF Pierrelatte, où son petit frère, qui a également évolué à l’US Montélimar, vient tout juste de signer. « Récemment, on a organisé un tournoi de futsal et il nous a donné des maillots du DFCO pour organiser une tombola » se réjouit Pascal Pauleau. Ce n’est pas une nouveauté. « Déjà quand il était à Istres, il nous envoyait régulièrement des invitations » se souvient son ancien entraîneur.


De Pierrelatte à Montélimar, de Valence à Laval, les échos sont les mêmes et les voix se rejoignent pour saluer une personnalité exceptionnelle, « rare dans le football » pour Fabien Mira, son coach à Valence. Dans le vestiaire dijonnais, le son de cloche est au diapason. Bobby Allain l’affirme, il se sent proche des valeurs véhiculées par son coéquipier « C’est un mec exemplaire, très professionnel, un gros bosseur et très respectueux. Et je prends exemple sur lui, sur l’attitude à avoir. Sur le terrain, c’est un guerrier qui va mouiller le maillot ». Une attitude qui ne peut que donner envie à ses camarades de l’imiter. « Quand tu es dans les buts et que tu vois ça, tu as envie de te battre encore plus à ses côtés » confie le portier dijonnais.


Parmi les hommes forts de la saison 2016/2017 qui a vu le DFCO obtenir un premier maintien historique en Ligue 1, Fouad Chafik a été moins en vue ces derniers mois, où l’émergence de Valentin Rosier, et peut-être l’aspect plus « bankable » de l’international Espoir, l’ont conduit à passer pas mal de matchs sur le banc. Mais la blessure de son coéquipier et l’arrivée d’Antoine Kombouaré sur le banc dijonnais lui ont offert une chance qu’il a parfaitement su saisir, en livrant des prestations convaincantes face à Montpellier Bordeaux et Marseille et un véritable récital face à Monaco. Patience et intelligence, sérieux et travail, toujours les mêmes maîtres-mots. Le tout servi par une personnalité qui n’a pas changé depuis ses premiers pas sur les pelouses de Pierrelatte, entre simplicité et générosité. Autant de valeurs qui ne peuvent que résonner avec celles d’un club qui, malgré une année bien complexe, prémices peut-être d’un nouveau cycle, se doit de garder un ADN et une âme propres à révéler des garçons comme Fouad Chafik.


A 32 ans passés, le gamin de la Drôme s’offre un retour en grâce sous les couleurs dijonnaises. Alors qu’il est encore lié au DFCO jusqu’en juin 2020, on ne peut qu’espérer le voir prolonger son contrat et terminer sa carrière en Bourgogne. Car comme le résume parfaitement Bobby Allain, à qui on laissera le mot de la fin, « c’est un honneur de jouer avec Fouad. Un mec on or ».



Je tiens à remercier très chaleureusement toutes les personnes qui, par leur gentillesse et leur disponibilité, m'ont permis de réaliser cet article. Pascal Pauleau et Patrice Lovichi de l'ASF Pierrelatte, pour leur passion et leurs souvenirs parfois lointains ; Alexandre Robert, de l'US Montélimar, pour son anecdote dentaire ; Fabien Mira, l'AS Valence, l'homme qui a fait de Fouad Chafik un latéral droit ; l'équipe communication du Toulouse FC pour sa bienveillance et sa réactivité et Denis Zanko pour son éclairage précis ; et enfin Bobby Allain, toujours aussi disponible et proche des supporters.

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© Le Dijon Show, 2020

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