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Olivier Dall'Oglio : « Je m’inspire de ce qui m’a manqué pour essayer de le donner aux autres »

De sa prise de fonction au lendemain de la rétrogradation en 2012 à son départ inattendu en décembre 2018, en passant par la remontée en Ligue 1, un maintien historique et une philosophie de jeu spectaculaire, Olivier Dall’Oglio a laissé une marque indélébile dans l’histoire du DFCO. Aujourd’hui à la tête du Stade Brestois, l’ancien entraîneur dijonnais a eu la gentillesse de nous accorder un long entretien. En voici la première partie !


Au-delà de votre philosophie de jeu tournée vers le spectacle, une de vos marques de fabrique, notamment à Dijon, a été d'aller chercher régulièrement des joueurs au parcours atypique et/ou issus du monde amateur. Qu'est-ce qui vous intéressait dans ces profils ?

D’abord, l’aspect financier rentre en jeu ; quand on va chercher un gars comme Lees-Melou, il ne nous coûte rien donc on peut tenter le coup. Après, au-delà, ce qui peut m’intéresser, si ce sont des joueurs qui ont une certaine intelligence, un certain recul, c’est qu’ils peuvent analyser leur échec. Car s’ils en sont là, c’est qu’il y a eu un problème dans leur parcours. Souvent, ils n’ont pas été conservés en centre de formation par exemple. Et du coup, ces garçons-là ont une expérience, de la « vraie vie » et de l’échec, qui peut leur donner une force en plus. Ils vont moins se plaindre, moins râler et par ailleurs ils savent que c’est la deuxième et dernière chance d’accrocher leurs rêves. Donc ils se donnent à fond. Prenez un garçon comme Philippoteaux qui devait se lever à 6h pour aller bosser dans un magasin, forcément il s’en souvient, il n’oublie pas et il ne veut pas retourner à cette vie-là. Donc ça lui a permis de travailler plus, de s’investir plus.


D’un autre côté, il y a des joueurs à maturation plus lente, qui ne sont pas prêts à 19 ou 20 ans. Avec ceux-là, il faut être plus patient et surtout, il faut qu’ils jouent, même si c’est en N2 ou N3. Cela va leur permettre ensuite de combler leur retard sur des joueurs plus doués au départ, qui ont intégré de gros centres de formation mais qui vont avoir ensuite très peu de temps de jeu et dont le niveau ne va pas forcément évoluer. Alors que ceux qui sont restés en amateur vont jouer et s’améliorer progressivement. Bien sûr, il faut qu’il y ait une base technique et physique correcte, afin qu’on puisse travailler dessus. Car souvent, ces joueurs issus du monde amateur sont surpris en pro par l’intensité, par exemple dans les courses ou le fait d’aller vite dans la tête pour faire des choix. Mais s’ils s’adaptent à ça, on peut avoir de belles réussites.


Justement, des réussites avec ce type de joueurs, il y en a eu beaucoup à Dijon sous vos ordres, sans doute plus que la moyenne. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a plusieurs choses. D’abord, le côté familial d’un club comme Dijon, où le joueur peut se reconnaître. Il ne se perd pas, il n’y a pas beaucoup de monde, il est vite à l’aise donc c’est rassurant. Après, je ne sais pas s’il y a vraiment une méthode mais on travaille beaucoup avec le staff sur le suivi individuel. On travaille avec la vidéo, chose qu’ils n’ont pas forcément connue avant, on leur montre leurs qualités, leurs défauts, bref ils se sentent un peu cocoonés. Et ensuite on les fait travailler sur le terrain, en accordant une attention particulière, au-delà du caractère collectif de l’entraînement, à la progression individuelle de chaque joueur. On va lui faire des retours, individuellement, sur ce qu’il fait de bien et de moins bien etc. C'est important et c’est sans doute ce que j’aurais aimé avoir quand j’étais joueur, donc je m’inspire de ce qui m’a manqué pour essayer de le donner aux autres.


Et est-ce que des joueurs comme ça, par leur expérience de la vie, se montrent plus réceptifs aux aspects de préparation mentale que d’autres avec un parcours plus classique, ou bien est-ce plus individuel que ça ?

C’est vraiment individuel, parce que c’est lié au caractère. Un garçon comme Lees-Melou, qui est posé, qui a beaucoup de recul, en plus de ses qualités, on sent de suite que, s’il n’y a pas de gros pépin physique, ça peut aller loin, car le garçon est déterminé. Alors, la détermination, ils l’ont tous au départ mais certains peuvent la garder tout au long de leur carrière et d’autres moins.

Chez certains, qui l’avaient profondément au départ, ça se dilue un peu quand le succès arrive. C’est vraiment une autre étape suivant comme le joueur la gère. Est-ce qu’avec l’argent des premiers contrats pros je m’achète une grosse voiture qui brille ? Ou est-ce que je reste tranquille et dans la lignée de ce que j’ai fait jusqu’à présent ? Mais si je commence à me disperser, sur les réseaux, avec ma grosse voiture... c’est caricatural mais c’est comme ça, en fait, qu’arrive cette déperdition de la détermination. Et c’est comme ça qu’il peut y avoir des accrochages, avec des garçons que j’aime beaucoup mais qui auraient faire autre chose derrière, plutôt que de ne viser que l’aspect financier et de se perdre au niveau sportif.


Un joueur comme Loïs Diony, qui avant connu pas mal de désillusions avant son arrivée au DFCO et, malheureusement, pas mal aussi après, a fait ses meilleures saisons sous vos ordres, à Dijon. On imagine qu’avec des joueurs comme ça, tout le travail mental est crucial et joue sur leurs performances.

C’est certain que là le travail mental intervient mais il a également ses limites. Et notamment le fait que le joueur accepte, de se connaître mieux, qu’il peut avoir des défauts, de les corriger et de continuer à « souffrir » pour avancer. Et parfois, c’est dur de se dire « j’ai encore tout ce travail à faire » ! Soit le joueur se contente de ce qu’il a, soit il continue à bosser. Ça fait la différence au final. On est vraiment sur le caractère de chacun à ce niveau et donc la préparation mentale, elle ne peut fonctionner que si le joueur accepte.


« Dans l’avenir, on va travailler de plus en plus sur l’aspect cognitif »

A ce titre, vous déploriez dans une interview récente pour Libération qu'il y ait encore beaucoup de réticences dans le foot vis-à-vis de la préparation mentale et, justement, chez les joueurs eux-mêmes d’abord. Est-ce que ça ne devrait pas être abordé dès les premières années en centre de formation ? Car tout part de là au fond.

Oui, car tout part de l’éducation. Certains joueurs, parmi les plus anciens, si je leur parlais de préparation mentale, ils me répondaient « je ne suis pas malade ». Mais je ne leur en veux pas, car c’est tout simplement parce qu’ils n’avaient pas été éduqués par rapport à ça. Certains sont maintenant en train de passer des diplômes pour être éducateur par exemple, et je pense que dans quelques années ils vont comprendre des choses qu’ils n’avaient pas forcément compris quand ils étaient joueurs. Donc oui, la solution elle passe par là, par les centres de formation et ça commence à venir. Aujourd’hui, un préparateur mental dans un centre de formation, ça ne choque personne. Et les joueurs vont pouvoir développer certaines techniques.


Bien sûr, après, il faut cadrer car la préparation mentale, c’est extrêmement vaste. Ce n’est pas comme la préparation physique car ça repose avant tout sur l’humain. Il y a des techniques, il y a aussi l’avancée des neurosciences, avec beaucoup de recherche et, d’ailleurs, les plus gros clubs, comme Manchester, Arsenal ou Liverpool, ont aujourd’hui leurs propres laboratoires de recherche sur les neurosciences. Et il y a tellement d’avancées ! Dans l’avenir, on va travailler de plus en plus sur l’aspect cognitif, c’est-à-dire comment le joueur analyse son environnement, comment il peut en tirer des bénéfices et comment on peut intégrer ça dans l’entraînement. Mais ça peut aller également au-delà du terrain et servir à gérer l’entourage ou des problèmes personnels, à réguler le stress, l’avant-match etc. Et évidemment, ça peut se travailler au niveau collectif, autour de la cohésion, mais ça doit se travailler aussi au niveau individuel. Un gardien de but, par exemple, qui a un rôle différent, ne va pas travailler sur les mêmes techniques de relaxation ou de visualisation.


Néanmoins, il faut aussi arriver à cadrer tout ça, à savoir avec qui on travaille. C’est pour cela que ça fait peur un peu aussi, aux dirigeants, aux joueurs, parfois aux staffs. Mais obligatoirement ça se mettra en place dans l’avenir, car ça se met déen place dans beaucoup d’autres sports. Donc on y viendra, sous différentes formes.


Oui effectivement, il y a des sports, notamment certains sports individuels, où c’est déjà presque prépondérant.

Oui, c’est typiquement le cas dans le ski, le rallye, la F1... Moi j’ai commencé à découvrir ça et à me rendre compte que le foot était à la ramasse à la fin des années 1990, quand je passais un diplôme avec d’autres sportifs, qui parlaient de préparation mentale au niveau amateur ! Bon, depuis, on a un peu avancé mais ce n’est pas la folie.


Et quand vous en parlez à vos homologues, en Ligue 1 ou dans d’autres clubs, vous les sentez réceptifs à ces questions ?

Ah là, il y a de tout ! Il y a un peu la « vieille école » qui dit que ce n’est pas important, d’autres qui disent que c’est primordial... chaque coach a un peu sa philosophie là-dessus. Et il y a aussi la philosophie du club. Par exemple à Dijon, c’était un peu difficile de faire venir un préparateur mental, parce qu’il avait eu certaines histoires à une époque qui avaient choqué les dirigeants. Du coup, en interne, on ne voulait plus forcément entendre parler de préparation mentale. Ce qui était une erreur au fond mais, bien sûr, encore une fois, il faut cadrer ; là, on était un peu dans le n’importe quoi. C’est pourquoi les clubs sont parfois réticents. Et tout simplement, souvent, ils ne voient pas l’intérêt. Personnellement, je pense qu’il faudrait obligatoirement un psychologue du sport dans chaque club.


On a évoqué les joueurs avec un parcours atypique, leur évolution, l’aspect mental... Il y'a un joueur qui coche un peu toutes ces cases, c'est Julio Tavares. C'est l'un des joueurs que vous avez eu le plus longtemps sous vos ordres, arrivé un peu sur la pointe des pieds, et finalement devenu une légende du club, capitaine, meilleur buteur de l'histoire du DFCO... Qu'est-ce que vous pouvez nous dire de son caractère, de son évolution et de comment vous avez pu travailler avec lui ?

Julio, c’est une évolution extraordinaire. A la base, c’est un garçon extrêmement réservé et qui a besoin d’avoir un environnement connu. Avant d’arriver à Dijon, il avait déjà fallu lui mettre un coup de pied aux fesses pour qu’il aille de son petit club (Montréal-la-Cluse, en district, N.D.L.R.) à Bourg-Péronnas. Et quand il a commencé à faire ses preuves à Bourg, que Sébastien Larcier l’a remarqué et a commencé à le contacter, je pense que même son coach de l’époque (Hervé Della Maggiore, N.D.L.R.) a dû lui mettre un coup de pied aux fesses et lui dire « maintenant, il faut que tu partes à Dijon ». Mais lui disait « non, je suis bien ici, je suis avec mes copains ». Et puis c’était un champion de pétanque dans le coin ! Pas étonnant car c’est un garçon qui est très adroit. Vous lui faites faire n’importe quoi, vous le faites jouer au ping-pong, il va vous battre, tout le temps. Et avec le sourire en plus, c’est ça qui est extraordinaire.

« Là où d’autres auraient certainement abandonné, lui n’a pas lâché. »

Bref, finalement, il est arrivé à Dijon et à ce moment-là, je n’aurais pas forcément mis grand-chose sur le fait qu’il soit un jour un bon joueur de Ligue 1. D’ailleurs, je pense que lui-même ne pensait jamais de la vie jouer en Ligue 1 et être capitaine. Il y eu pas mal d’étapes, il a fallu d’abord qu’il s’approprie l’environnement, qu’il connaisse les gens, qu’il soit à l’aise. Au départ, il était très maladroit avec les pieds, mais par contre très à l’écoute. Ça a été un papier buvard, il a pris tout ce qu’on lui a donné, sans chercher à discuter. Petit à petit, il a gagné en confiance et s’en est suivi une progression extraordinaire. Et je pense qu’il est encore capable d’évoluer. Par exemple, quand on est monté, on s’est posé la question de savoir si Julio allait pouvoir continuer à marquer en Ligue 1, et il nous a encore surpris. Aujourd’hui, c’est un des meilleurs joueurs de tête du championnat. Même vis-à-vis des joueurs du PSG, quand on regarde les stats, il est au-dessus. Et en plus c’est un coéquipier modèle.

Donc travailler avec ce genre de joueur, c’est d’une grande facilité et c’est gratifiant, car on voit les progrès, régulièrement. Et on sait que, quoi qu’il en soit, on est rarement déçu. Julio, même s’il ne marque pas, même s’il est dans un jour où il n’est pas bien, il fera quand même le boulot, il ira aider les autres, il défendra sur les corners… Ce genre de joueur a des ressources énormes. Mentalement, il est fort. Je me souviens qu’il est plusieurs fois sorti sous les sifflets, qu’il se faisait siffler quand il ratait quelque chose. Mais il ne s’est jamais démonté, il n’a jamais eu un geste ou une parole déplacée, il a accepté tout ça. Là où d’autres auraient certainement abandonné, lui n’a pas lâché.

Pour rester un peu sur le même sujet, cet été, Netflix sort un documentaire sur Anelka, dont l’altercation avec Domenech avait défrayé la chronique à l’époque. Avez déjà été confronté à des joueurs farouchement opposés à vos consignes ou à votre manière de travailler et comment on gère ce genre de situation ?

Il y a des échecs mais ça fait partie du jeu, on sait qu’on ne réussira pas avec tous les joueurs. Notamment car, c’est ce que je répète à longueur de journée, l’être humain est tellement complexe qu’on ne peut pas tout gérer. Bien sûr, il y a aussi une question de talent, on a touché des limites avec certains. Il faut simplement l’accepter. Parfois, c’est nous, au niveau du staff, qui avons pu rater quelque chose, et parfois ce n’est pas nous.

Et pour le gérer, ça passe par la communication. Il faut dire ce qu’il se passe, ce qu’on pense, en discuter avec le joueur. Parfois ça se passe bien, parfois moins bien, suivant l’entourage, les agents... ça rentre pas mal en jeu. Par exemple, un garçon comme Julio, l’entourage, il y a zéro souci, sa femme est complètement investie dans ce qu’il fait, ça aide. Pour d’autres, c’est plus compliqué, avec des agents qui peuvent être polémiques, les familles qui peuvent crier à l’injustice. Mais in fine tout passe par la communication. Et il faut rappeler qu’en tant que club, on est là pour gagner des matchs.


Oui tout l’écosystème autour du joueur est crucial, ainsi que son hygiène de vie. Etes-vous particulièrement attentif à l’hygiène de vie de vos joueurs ? Est-ce que vous essayez de “fliquer” (à la Guy Roux) leur alimentation, leurs sorties, etc. ou faites simplement des mises en garde puis faites confiance ? Un joueur avec une mauvaise hygiène de vie, ça se repère facilement ?

Arriver à voir, ce n’est pas toujours facile, car les joueurs ne vont pas être très diserts là-dessus. Moi je ne vais pas aller taper à leur porte comme le faisait Guy Roux ! Cette méthode, ça fonctionnait car d’une part c’était dans une petite ville et puis c’était l’ancienne génération. Et c’est là où nous, coachs, devons évoluer car on n’a pas affaire aux mêmes générations. La mienne, quand le coach disait « tu montes à l’arbre », on montait à l’arbre. Aujourd’hui, c’est plutôt « pourquoi je monterais à l’arbre ? ». Mais si on explique au joueur que ça va l’aider à faire ceci ou cela, c’est plus facile. Il faut une explication.


« L’éducation est très importante, à travers les clubs bien sûr, mais aussi à travers les familles. »

Après, bien sûr, on arrive à repérer les garçons qui arrivent le matin fatigués et on essaye de sensibiliser. A Dijon, j’avais par exemple fait venir un professeur spécialisé sur le sommeil, pour expliquer les cycles de récupération etc. Ceux qui sont matures, un peu plus ouverts, ils prennent, et les autres ne prennent pas. Mais ils vont être plus ouverts quand ils vont être blessés ! Dans ce cas-là, le joueur est un peu en panique et en recherche de solutions, mais parfois, malheureusement, c’est un peu tard. C’est aussi cela qu’on essaye de faire passer, leur rappeler que leur carrière est courte et que même s’ils sont bien, il faut continuer à prendre soin d’eux. On essaye d’éduquer.

Et on revient à ce qu’on disait précédemment, si le joueur est bien éduqué au travers du centre de formation, c’est beaucoup plus simple ensuite quand on récupère le joueur en pro. Mais même ceux qui ne passent pas par un centre de formation, si la famille est sensible à ça, on aura des joueurs équilibrés. S’ils mangent bien depuis tout petits, on aura très peu de problème de diététique derrière. Pareil s’ils dorment bien et ne restent pas jusqu’à 3h du matin devant une console. C’est pour ça que l’éducation est très importante, à travers les clubs bien sûr, mais aussi à travers les familles. D’ailleurs, aujourd’hui dans le recrutement, on se renseigne sur l’entourage.


RDV dans quelques jours pour la 2e partie de cet entretien exceptionnel avec Olivier Dall'Oglio !

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© Le Dijon Show, 2020

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