Saison 2003/2004, et Dijon devint une ville de foot

En juillet 2003, alors que le football n’a pas encore repris, le Bien Public publie un billet très court au titre évocateur « L’indifférence dijonnaise ». Il s’ensuit cette phrase « Au parc des Sports, le DFCO se demande parfois s'il évolue bien à domicile. ». Le message est clair, à Dijon, pas grand monde ne supporte l’équipe. Dijon n’est pas une ville de foot. Pourtant, la saison qui va suivre va tout changer. Nous allons vous parler d’une saison un peu hors du temps, une anomalie footballistique. Du jour au lendemain, cette ville, dont la plupart des habitants n’avaient jamais mis les pieds au stade, va se mettre à vibrer plus que jamais pour son club de foot. Comment une bande de mecs, dont personne ne connaissait les noms, vont devenir à tout jamais les héros d’une ville qui ne voyait des professionnels qu’à la TV.


Jobard célébrant son but face à Romorantin - Crédits photo Bien Public

Je vais vous parler d’un temps que les moins de 20 ans n’ont pas pu connaître. Il n’y avait point de tram pour se rendre à Gaston Gérard, une poignée de supporters prenaient les bus blancs de la STRD ou se lançaient dans une vraie bataille pour trouver à se garer aux abords du stade. La tribune Rougeot n’existait pas, à la place on y trouvait le fameux virage qui se trouvait si loin de la pelouse que la blague voulait que seuls les propriétaires de jumelles pouvaient y apprécier les matchs. En face, pas de tribune Dijon Céréales, juste d’immenses sapins. Il n’était pas rare d’y apercevoir quelques jeunes qui y grimpaient pour ne pas avoir à payer l’entrée. A la place de la tribune Caisse d’Epargne, c’était la tribune « Marathon », la tribune populaire. C’était là qu’on trouvait la plupart des supporters. On se faisait poinçonner sa carte d’abonné à l’entrée pour ensuite déambuler sous les gradins où l’on trouvait les buvettes, dont l’une d’elle était tenue par la mère de l’actuel meneur de jeu de Montpellier. Sans forcément se parler, tout le monde se connaissait, on y croisait des personnages atypiques comme ce mec qui s’asseyait seul, sans jamais rien dire, juste en dessous des Téméraires et qui a chaque but sautait comme un dingue sur le grillage. Ou bien encore le fameux « Jean-Pierre » qui venait demander des autographes aux gens en tribune sans que l’on sache vraiment pourquoi. De l’autre côté de la tribune on trouvait les « Blue Panthers » groupe ultras qui tranchait avec l’ambiance foire du Sud Ouest des Téméraires. Il n’y avait pas encore de coins VIP et les proches des joueurs venaient regarder les matchs au milieu de cette tribune fourre-tout. C’était le vieux Gaston Gérard, une ville de 150 000 habitants avec un stade et une ambiance de campagne, car oui, le club était amateur et n’attirait pas les foules, mais la saison 2003-2004 allait marquer un tournant majeur dans l’histoire du club.


La mue du DFCO a pourtant démarré un an plus tôt sous l’impulsion de son nouveau coach Rudi Garcia, qui prône un jeu offensif qui se différencie grandement du triste spectacle offert auparavant à Gaston Gérard. L’équipe finira le championnat avec la meilleure attaque mais ratera la montée de peu, plombée par sa défense, la deuxième plus mauvaise de National. Si ce spectacle n’a pas attiré les spectateurs, il a intéressé les recruteurs et les deux meilleurs atouts offensifs (Diallo et Mangione) quitteront le club en fin de saison. Garcia doit donc repenser son attaque mais surtout construire une défense. Dans les cages arrive Legrand censé devenir le titulaire mais l’histoire en décidera autrement. Rejoindront le club, entre autres durant l’été, Pascal Braud, Moké Kajima, Guillaume Benon qui vont renforcer la défense, Sébastien Larcier le milieu. Frédéric Laurent arrive devant, où il sera accompagné par l’enfant du pays de retour à la maison, Sébastien Heitzmann. En tout, c’est plus de 50 % de l’effectif qui va changer et cela va se faire sentir.



Effectif et staff du DFCO saison 2003/2004

En ce début de saison, le DFCO patine, les joueurs apprennent à se connaître et les résultats vont s’en faire ressentir. Le mois d’août n’est pas bon et le club ne récolte que 4 points en 6 matchs. Garcia tente alors un coup de poker. A l’intersaison, alors que le club recherchait un 3e gardien, l’adjoint de Garcia, Fred Bompart jette son dévolu sur le gardien de l’équipe qui remporte le championnat de France de foot corpo, un certain Barel Mouko. Le départ de Hugues Bourgeois et Legrand qui tombe malade, voilà qui pousse Garcia à tenter ce pari un peu fou de lancer ce gardien qui n’a jamais joué plus haut que la Division d’Honneur. C’est un pari gagnant puisque Mouko ne quittera plus les cages dijonnaises. Abasse Ba et Pascal Braud trouvent leurs marques en charnière centrale et la défense se stabilise. Garcia tient un début d’ossature et les résultats commencent à décoller. En septembre les dijonnais glanent 10 points en 5 matchs, n’encaissant qu’un seul but, ce qui leur permet d’intégrer la 1e partie de tableau et de devenir la meilleure défense du championnat.


Rudi Garcia lors de sa 2e saison au DFCO - Crédits phtos AFP

Gaston Gérard devient alors une forteresse quasi-imprenable, le DFCO n’y perdra qu’une fois entre septembre et mai. Les dijonnais pratiquent du beau jeu et le supporters commencent à y croire en voyant le DFCO remonter peu à peu au classement. Pourtant, les bleus et blancs (à l’époque) galérent à l’extérieur. Une tendance qui n’était pas évidente à comprendre à l’époque, car oui il ne faut pas l’oublier, nous étions en 2003. Pour connaître les résultats à l’extérieur, il fallait guetter le flash info de France Bleu Bourgogne en milieu de soirée. Pour en savoir plus sur le contenu du match, il fallait se procurer le Bien Public du lendemain, et si vous vouliez voir des images, il fallait prier pour que France 3 Bourgogne en diffuse le dimanche soir. Alors comment une équipe qui flambait à domicile pouvait-elle s’effondrer à l’extérieur ? C’était l’un des mystères qui entourait Dijon. Mais la mi-octobre va marquer un tournant, en 10 jours le DFCO va s’offrir le scalp de deux prétendants à la montée, en allant d’abord battre le Brest de Ribéry 2-0 puis en s’imposant à la maison contre Reims. Le match contre Reims restera longtemps dans les mémoires. A la 70e, Boutal récolte un 2e jaune pour les rémois, la tension monte et les coups commencent à pleuvoir des deux côtés mais 10 minutes plus tard, Heitzmann libère Gaston Gérard d’une belle frappe. La fin du match est alors irrespirable et Reims obtiendra un pénalty à la dernière minute, sur ce qui semblait être une simulation. Le joueur rémois se fait « alors soigner » devant la tribune Marathon où il est copieusement sifflé, il répondra, chambreur, en faisant le signe du 1-1 avec ses doigts, mais Barel Mouko en avait décidé autrement, d’une belle détente il sort le pénalty de Moukila. Gaston Gérard explose, le DFCO vient de faire tomber le leader et intègre le Top 5.

Livramento face à Reims - Crédits Photo Bien Public

Jusqu’à la trêve, les dijonnais continuent sur ce rythme avec une victoire en trois matchs à l’extérieur mais en balayant tous ses adversaires à domicile. A Noel, le DFCO est 7e, à seulement 6 points du leader, surtout, les hommes de Rudi Garcia possèdent la meilleure attaque et le meilleur buteur en la personne de Sébastien Heitzmann. Les supporters sont de plus en plus nombreux derrière cette équipe souvent spectaculaire sur le terrain. Les habitués de Gaston Gérard se lèvent sur les saltos de Barel Mouko quand Dijon marque, ils sentent le danger arriver quand Laurent se lance dans un appel croisé sur une passe de celui que tout le monde appelle désormais « Zizou » Masson. Ils poussent quand Diers déboule sur son côté et chantent qu’Heitzmann est l’homme qui fait peur à toutes les défenses. Derrière, les deux tours de contrôle Ba et Braud sécurisent la défense et permettent à Kajima, Benon ou Péres de monter sur les côtés. Au milieu ce sont Jobard, Livramento, Poisson ou Larcier qui contrôlent le jeu pour permettre aux artificiers de devant de faire exulter Gaston Gérard. Le DFCO est 7e mais il s’est trouvé un public qui sait pertinemment que la deuxième partie de saison va sourire au club.


Le DFCO à l’époque, pour le reste de la France, c’est un stade de campagne avec une équipe de campagne. Pour les supporters de Dijon, l’équipe qu’ils supportent monte en puissance, développe du beau jeu et pourrait rivaliser avec des équipes jouant bien plus haut. Jouer Saint-Etienne en 32e de finale de Coupe de France sera l’occasion parfaite de le démontrer. Il ne faut pas oublier qu’en 2003 le streaming n’existe pas et regarder du football de haut niveau en direct n’était pas donné. Le DFCO devenait peu à peu le moyen pour le peuple qui aurait aimé suivre du foot de haut niveau d'enfin se l’offrir, et le reste de la France allait enfin le comprendre. Dans un froid glacial et après un match haletant, le DFCO sort l’ASSE aux pénaltys et élimine le leader de L2.




Il s’en suit deux victoires en championnat puis la réception de Lens pour les 16e de finale de la Coupe. Lens venait d’enchainer 5 défaites de suite, la crise couvrait, d’autant plus que le club jouait la Ligue des Champions l’année précédente. La Coupe de France est alors une priorité pour permettre au club de rejouer l’Europe. Mais la défense lensoise va vite prendre l’eau face à la furia du quator Laurent-Diers-Masson-Heitzmann et Dijon va s’imposer 2-1 avec un football flamboyant. Les supporters le savent, nous sommes en train de vivre une épopée, plus grand chose ne pourra arrêter cette équipe. Nous aussi nous rêvions, car l’année 2004 est particulière pour la France. Deux équipes hexagonales vont vivre des épopées européennes : le Monaco de Giuly et le Marseille de Drogba. Ces deux équipes multiplient les exploits, et dans un sens, les supporters de Dijon avaient le droit eux aussi à leur grande aventure et petit à petit c’est tout une ville qui va se prendre au jeu.

Grégory Legrand, héros du parcours en Coupe - Crédits Photo Bien Public

Au tour suivant c’est Reims qui se présente et à l’image du 1er match en championnat, la rencontre est chaude et pleine de suspense. 1-1 à la mi-temps après de buts de Laurent et Diané et puis cette faute de Braud dans la surface à la 84e. Legrand, qui garde les cages en coupe, enfile ce jour là son costume de héros et sort le pénalty, il en fera de même durant la séance de tirs aux buts et Dijon s'envole en quarts de finale pour la première fois de son histoire. Du suspense, des héros, de la passion, de l’émotion le tout dans un stade qui sonne enfin plein. Un stade qui reprend la « Pitchouli » cette chanson que les joueurs dijonnais entonnent après leurs exploits. Les joueurs et le public ne font plus qu’un. Les objectifs sont désormais clairs, aller le plus loin possible en coupe et monter en L2. Plus personne à Dijon ne doute du fait que tout cela devient réalisable.


Pourtant cette euphorie va vite être douchée. Dijon va connaître un creux, aucune victoire en un mois, dont la première défaite à domicile depuis août. Le DFCO perd de précieux points dans la course à la montée et ce sont dans ces conditions que le club se présente face à Amiens au stade de la Licorne pour son quart de finale. L’engouement autour de ce match est réel. Le club affrète un TGV spécial qui emmènera près de 800 supporters en Picardie. Dans le même temps le match est projeté sur écran géant aux Poussots, quand le reste de la ville court dans les bars qui possèdent Eurosport. Le 16 mars 2004 c’est tout Dijon qui retient son souffle jusqu’au but de Sébastien Heitzmann, puis cette fin de match interminable et enfin la libération. Dijon l’a fait, le club va jouer une demi-finale de Coupe de France.




Cette euphorie va permettre aux dijonnais de se relancer en championnat puisqu’ils vont enfin de nouveau regagner à l’extérieur en allant s’imposant à Sète, mais Dijon retombe dans son rythme habituel : victoires à domicile, défaites à l’extérieur. Si Reims et Brest se détachent, les autres équipes du haut de tableau patinent ce qui permet à Dijon de s’accrocher à la 3e place synonyme de L2. Mais avant d’aborder la course finale en championnat, le DFCO a une demi-finale de Coupe de France à jouer et pour cela direction Châteauroux. Cette fois ce sont près de 1000 supporters qui se déplacent en train dont de nombreux jeunes grâce au début des vacances scolaires, l’engouement concerne tous les âges. Mais Dijon va passer à côté de son match et s’incliner 2-0. Les rêves de Stade de France s’envolent mais pas les espoirs de montée, il reste encore 4 matchs au dijonnais pour accomplir le vrai objectif de la saison.


11 de départ dijonnais face à Châteauroux - Crédit photo Bien Public

Cette série va mal commencer puisque le DFCO va retomber dans ses travers et s’incliner à Wasquehal. L’accumulation des matchs se fait ressentir et la crainte d’un effondrement en fin de saison est de plus en plus palpable. Le DFCO n'avait encaissé que 19 buts lors des 26 premières journées. Il en a concédé 15 lors des 9 journées suivantes. Pourtant le destin va quand même sourire aux dijonnais puisque que Cannes s’incline dans le même temps à Sannois Saint-Gratien, mais cela ne s’arrête pas là puisque le destin a décidé de mettre définitivement Cannes hors course. Le club azuréen va perdre 2 points sur tapis vert pour « jets de fumigène et jet de bouteille sur officiel ». Dijon reste donc devant dans la course à la 3e place mais voit revenir Romorantin qui finit la saison en boulet de canon. Cela tombe bien, il reste à Dijon 3 matchs : 2 de suite à domicile, le 1er contre Tours et le second contre Romorantin, autant dire une demi puis une finale pour la montée.


Le 8 mai 2004, Dijon reçoit Tours sous une pluie battante. Le déluge s’abat sur Gaston Gérard et le DFCO qui comptait sur sa qualité de jeu offensif pour percer le bloc tourangeau se retrouve à devoir dompter une pelouse à la limite du praticable. Comme souvent durant cette saison, c’est le duo Heitzmann-Laurent qui fera lever le stade. Le premier sert le second pour le 1er but puis Heitzmann inscrira son 22e but en seconde période. Tours va revenir au score en fin de match. Gaston Gérard se crispe mais Mouko repoussera le dernier assaut, Dijon tient sa finale face à Romorantin. Une victoire enverra la capitale des Ducs en L2.


La ferveur gagne la ville. Le club remet en place le dispositif « Coupe de France » pour la vente des places. Les non-abonnés devront donc se rendre tôt en semaine aux guichets de Gaston Gérard pour décrocher leur sésame. Le club a raté de peu la finale de la Coupe mais ce match contre Romorantin a la même saveur, cette possibilité de faire chavirer tout une ville dans le bonheur en à peine 90 minutes. Les dijonnais en ont conscience et en cette semaine de mai tout le monde ne parle que de ça. De la cour d’école aux halles du marché, la bande de Rudi Garcia est au cœur de toutes les discussions. On en oublierait presque Romorantin, cette équipe joueuse que le BP n’hésite pas à appeler le « Nantes du National », mais c’est toute une ville que l’équipe de la Sologne devra affronter.


Les devantures des boutiques du centre-ville se sont parées de bleu et de blanc tout comme la plupart des supporters. L’arrivée au stade ressemble à une longue procession. Pour la 1e fois en championnat depuis que le club s’appelle DFCO, Gaston Gérard est à guichets fermés. Il n’y a plus une place de libre même dans le fameux virage. Si les stadiers ont tenté de veiller au grain, ils n’auront pas pu empêcher quelques jeunes de sauter les murs et par conséquent même les sapins se trouvant à l’emplacement de l’actuelle tribune Dijon Céréales affichent complets. Le début de match est dijonnais, le DFCO tient le ballon et Romorantin se contente de repousser les assauts jusqu’à la 41e minute et ce centre de Laurent qui trouve Masson, 1-0 pour Dijon. A la mi-temps, le DFCO est virtuellement en Ligue 2. En tout début de seconde période, Jobard marque de la tête à la suite d’un corner. On se dit que cette fois, c’est fait, c’est la bonne mais Romorantin va retarder les festivités en marquant 5 minutes plus tard. La suite est stressante, Dijon tient le ballon mais ne se met pas à l’abri. Le public pousse est c’est finalement Larcier qui va délivrer le stade d’une tête rageuse à 10 minutes du terme. C’est fait, Dijon monte en Ligue 2 et va devenir un club professionnel.



Toute la ville fera la fête une bonne partie de la nuit. Stéphane Jobard se blessera même le même pied en dansant la fontaine de la place du Bareuzai. Elle semble bien loin cette tribune du Bien Public qui expliquait que les dijonnais ne vibraient pas pour leur club de foot. Quelque chose a changé en moins d’un an, entre l’épopée en coupe et cette bataille jusqu’au bout en championnat. Nous avons tout connu, la joie, l’espoir, la déception, le suspense, la délivrance…



Alors peut être, quand le public pourra revenir au stade, peut être que le club pourrait inviter la bande de 2004 à venir faire un tour d’honneur, que les jeunes générations sachent qui sont ces mecs qui ont changé l’histoire du club à tout jamais. Car oui, il est toujours difficile pour les jeunes générations de comprendre pourquoi en France on met sur un piédestal ces équipes qui n’ont pas gagné de titre : France 58, 82, 86, Saint Etienne 76… A Dijon nous le savons, le football ce n’est pas seulement gagner des titres, c’est vivre des émotions, dans la joie comme dans la peine. Devenir une ville de foot vaut n’importe quel titre et c’est peut être même, le plus beau des titres.


Bien Public du 15 mai 2004

Bien Public du 15 mai 2004

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© Le Dijon Show, 2020

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